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« La nature l’avait fait penseur, la liberté l’a fait soldat ! »
La singulière histoire de Gustave FLOURENS, Crétois d’honneur.
Où l’on découvre un jeune professeur au Collège de France, un révolutionnaire italien partisan de GARIBALDI, Victor HUGO et, bien qu’indirectement, Karl MARX, réunis dans une page peu connue de l’histoire de la Crète …
Gustave FLOURENS est né le 4 août 1838 à Paris. Il est le fils de Pierre FLOURENS, célèbre physiologiste et professeur au Collège de France, par ailleurs concurrent de Victor HUGO pour l’élection à l’Académie Française en 1839.
En 1863, à 25 ans, il reprend la chaire de son père et enseigne l’histoire naturelle. Son cours traite de l’ « Histoire des races humaines ». Mais ses opinions politiques de gauche et antireligieuses firent rapidement interdire ce cours, qu’il décida de publier la même année sous le titre d’ « Histoire de l’homme ». Le Ministre de l’Instruction Publique lui ayant alors retiré le droit d’enseigner, il abandonne sa carrière universitaire et décide de voyager. Il se rend successivement en Belgique, en Italie, en Turquie, en Grèce et arrive enfin, à l’hiver 1865, dans une Crète en pleine insurrection contre les Turcs. Il y retrouve un jeune révolutionnaire italien de 21 ans, natif de Rimini, Amilcare CIPRIANI, qui, lui aussi, a rejoint les Crétois et dont il devient l'ami.
Révolté par l'oppression dont les Crétois sont victimes sous le joug de l’occupant turc, il encourage les « pallikares » et combat si vaillamment à leurs côtés qu’il est adopté et admis comme député à l’Assemblée Nationale, dont il est, suprême reconnaissance, chargé de conduire une délégation à Athènes auprès du Parlement pour plaider la réunion de la Crète à la Grèce. Quelques mois plus tard, désireux de populariser la lutte des Crétois pour la liberté et connaissant le philhellénisme de Victor HUGO, il va solliciter l’appui du grand écrivain qui fera publier en juillet 1868 une émouvante lettre, dont voici quelques extraits :
« En présence de certains faits, un cri d’indignation échappe.
M. Gustave Flourens est un jeune écrivain de talent. Fils d’un père dévoué à la science, il est dévoué au progrès. Quand l’insurrection de Crète a éclaté, il est allé en Crète. La nature l’avait fait penseur, la liberté l'a fait soldat. Il a épousé la cause crétoise, il a lutté pour la réunion de la Crète à la Grèce ; il a finalement adopté cette Candie héroïque ; il a saigné et souffert sur cette terre infortunée, il y a eu chaud et froid, faim et soif ; il a guerroyé, ce Parisien, dans les Monts Blancs de Sphakia, il a subi les durs étés et les rudes hivers, il a connu les sombres champs de bataille, et plus d’une fois, après le combat, il a dormi dans la neige à côté de ceux qui dormaient dans la mort…/…
Après des années d’un opiniâtre dévouement, ce Français a été fait Crétois. L’assemblée nationale candiote s’est adjoint M. Gustave Flourens ; elle l’a envoyé en Grèce faire acte de fraternité, et l’a chargé d’introduire les députés crétois au Parlement hellénique. A Athènes, M. Flourens a voulu voir Georges de Danemark, qui est roi de Grèce, à ce qu’il paraît. M. Flourens a été arrêté.
Français, il avait un droit ; Crétois, il avait un devoir. Devoir et droit ont été méconnus. Le gouvernement grec et le gouvernement français, deux complices, l’ont embarqué sur un paquebot de passage, et il a été apporté de force à Marseille. Là, il était difficile de ne pas le laisser libre ; on a dû le lâcher. Mis en liberté, M. Flourens est immédiatement reparti pour la Grèce. Moins de huit jours après avoir été expulsé d’Athènes, il y rentrait. C’était son devoir.
M. Flourens a accepté une mission sacrée, il est le député d’un peuple qui expire, il est porteur d’un cri d’agonie. …/…
A cette heure, M. Gustave Flourens est hors la loi. Le gouvernement grec le traque, le gouvernement français le livre, et voici ce que ce lutteur stoïque m’écrit d’Athènes, où il est caché : « Si je suis pris, je m’attends au poison dans quelque cachot ». Dans une autre lettre qu’on nous écrit de Grèce, nous lisons « Gustave Flourens est abandonné ». Non, la Crète qu’on met hors les nations, n’est pas abandonnée. Non, son député et son soldat, Gustave Flourens, qu’on met hors la loi, n’est pas abandonné. La vérité, cette grande menace, est là et veille. Les gouvernements dorment ou font semblant, mais il y a quelque part des yeux ouverts. »
Victor HUGO, Hauteville-House, 9 juillet 1868.
Après ces années exaltantes et mouvementées, Gustave FLOURENS revient à Paris fin 1868 et travaille au journal « La Marseillaise » où il écrit des articles sur les problèmes militaires. Mais le 12 janvier 1870, il est pris dans une manifestation contre Napoléon III et condamné à la déportation.
Il réussit toutefois à gagner l’Angleterre et se réfugie à Londres, où il rencontre un autre réfugié, Karl MARX, qui l’accueille sous son toit. L’auteur du « Capital », en froid avec son Allemagne natale, s’est installé là avec toute sa famille, dont la jeune Jennychen, qui tombe sous le charme de cet hôte si singulier.
A la fin du printemps, après avoir promis aux MARX de les revoir, Gustave FLOURENS, désireux de revoir son pays d’adoption, retourne en Grèce, qu’il quittera le 8 septembre 1870 pour revenir à Paris. Décidément incorrigible lorsqu’il s’agit de liberté, à peine rentré, il prend une part importante à l’émeute du 31 octobre contre l’Empire. Arrêté et emprisonné, il sera arraché de la prison Mazas à Paris le 21 janvier 1871 grâce à une opération « commando » menée par …son ami Amilcare CIPRIANI, revenu de Crète en 1870 pour participer à la guerre contre les Allemands.
FLOURENS, poussé à la clandestinité après son « évasion », est pourtant élu membre de la Commune dans le XXème arrondissement et chargé de prendre le commandement de la 20ème Légion. Nous le retrouvons, le 3 avril 1871, à Chatou, à la tête d’un groupe de citoyens qui tentent une sortie pour desserrer l’étau prussien autour de Paris. Fait prisonnier par une patrouille de Versaillais, désarmé, il est sommairement exécuté d’un coup de sabre qui lui fend le visage et achevé d’un coup de pistolet en pleine tête.
Quelque temps plus tard, apprenant l’assassinat de leur ami, les MARX seront sous le choc, Jennychen surtout, qui gardera toute sa vie sur elle la photo et une lettre de Gustave FLOURENS.
Quant aux combattants Crétois, nul ne sait s’ils ont appris un jour dans quelles terribles circonstances a disparu leur ami, député et frère d’armes.
Revenons brièvement au sous-titre de ce récit : de même que l’on peut devenir « citoyen d’honneur » d’une ville, Gustave Flourens n’a-t-il pas mérité d’être élevé, fût-ce à titre posthume, au rang de « CRETOIS D’HONNEUR » ?
Freddy METZINGER
Mes sources : « Karl MARX ou l’esprit du monde » par Jacques ATTALI, « Courtes biographies des membres de la Commune » et « Actes et Paroles. Pendant l’exil, 1852-1870 » dans « Victor HUGO raconté par un témoin de sa vie » par Adèle HUGO, sa fille.
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