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Paradis |
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Bien sûr que le mot est galvaudé, trivialisé. Bien sûr que j’entends d’ici les ricanements de certains grands esprits qui se gaussent au simple énoncé de la simple idée de bonheur. Je me fiche complètement et parallèlement de ce qui amuse les gogos et désespère les post-modernes. Ce paradis-là est mien, il a existé puisque j’y ai vécu et que, depuis, je le porte en moi. Intact. Tant que je me garde d’y retourner, tant que je chasse jusqu’à l’idée d’y retourner, tant que je lutte contre. La nostalgie est mille fois préférable à la désillusion, je m’installe dans la souffrance de mon renoncement. Je la cultive, je l’approvisionne. Parce que ma souffrance bien réelle me confirme alors que mon paradis était réel lui aussi. Ce qui n’empêche que, parfois, il m’arrive des frayeurs, il m’arrive d’hésiter, de me sentir faible, si faible, faillible, sur le point de partir… D’autant que, pour qui aime les simples explications, son accès peut paraître simple. Il suffit de trois éléments. Il faut de la précipitation -mieux, de la catastrophe- avec des racontars et du hasard. Recette : prendre, en catastrophe, au hasard des racontars des quais d’été, un petit bateau, à dix-huit heures ou à peu près. Alors, direz-vous, pourquoi prendre ce bateau à cette heure ? Par nécessité, ou presque : ce port dont on part n’intéresse que les insomniaques, on ne saurait y dormir car ce village ne sait décliner que la roche, l’anguleux, l’oblique chuintante, il n’est que chaos de roches rebelles à l’horizontalité. A fuir, embarquement donc. Longez, quelques kilomètres durant, une côte. Vous ne manquerez pas de la qualifier de fantastique : elle l’est. Ceux qui connaissent le sud de la Crète savent de quoi je parle. Des éboulis cyclopéens, une montagne entière qui se précipite dans une eau transparente. Oui, elle tombe et le mouvement dure depuis des millénaires. Regardez, en passant on la voit tomber encore. De la même façon qu’on voit pousser le chêne multicentenaire en se couchant simplement à son pied, le regard dans sa ramure. Des parts de pudding de titans que le couchant strie d’une infinie palette d’une infinité de gris-rosâtres. Il faut admirer intensément car le voyage est bref. Le bateau s’engage déjà dans une petite anse. Au fond, en regardant bien, on distingue une ligne d’une dizaine de maisons longeant une plage minuscule, la crique regardant le sud-est. Rien de très original pense-t-on. On a tort. Parce qu’ici on débarque dans une île à l’envers, dans un village verrouillé, clos, cerné par la montagne majestueuse et pelée qui lui a seulement consenti un abaissement confortable pour s’y adosser. Une île dans la roche avec, pour gué, la mer et son caïque de hasard. En ouvrant la paupière au soleil levant, la sombre montagne du soir est devenue vibrante, rousse, douce, en tons de caramel blond. L’eau est celle qu’exige l’aquariophile maniaque. Montagne et mer sont peintes pleine face par le soleil du matin magique. Clapotis d’eau, un hélement hellène, un plongeon : les seuls bruits. Un îlot aux formes de castelet ahurissant fait mine de protéger la crique. Nous le visitons dès le premier jour, au grand dam de nos tendres voûtes plantaires, peu extasiées par cette fabuleuse dentelle minérale. A deux cents mètres du village nous trouvons un groupe de ruines, entassement de caillasses mangées par la garrigue. Ce vestige-là, disons que c’est un défi minoen au temps, qu’il nous attendait depuis trois mille ans bien sûr. Trois murs, une porte et son arche, plus de toit. Elle sera notre nouveau refuge, à trente mètres de la mer. Nous y aménageons un lit de sable doux, tout au fond, le grand confort ! Intimité du nid ouvert au vent. Le bonheur ça s’étreint n’est-ce pas ? Invitation à une inauguration langoureuse, luxurieuse, immédiate. Des pierres sèches en plein cintre et du ciel bleu brut strié de mèches de ses cheveux facettes de miroir sortilège éclatéde nos soubresauts moites sitôt évaporés. La côte est ici une large cicatrice de la montagne, en blocs de lave tourmentés, ressacs figés, imaginatifs, prolongés en fonds purs, où la lumière descend loin dans les transparences, pour nous offrir des tapis de fleurs colorées, végétales et animales, sempiternellement décoiffées puis repeignées, vague à vague, jusqu’à l’ivresse. Et nous nous saoulons. Nous allons vivre ici, nus, à l’écart sans solitude, n’ayant qu’à faire l’amour, prendre des bains, regarder un bateau qui passe enveloppé de musiques que le vent nous apporte par grappes, en nuées de notes aléatoires qu’on voit et qu’on touche. Suite ronde de journées dans la lumière colorante, dans la mer chaude et claire, bains, siestes et encore. C’est tout. Ce n’est que ça mon paradis. Des merveilles. La lave a sculpté une tête de rhinocéros surplombant la vague. Le vieux tavernier rhumatisant, aux yeux bleus écarquillés, il se déplace lentement, les bras pliés loin du corps, comme un hibou empesé. Un soir passé à regarder les vagues fortes dans la nuit, sous la lumière de la lune. Sortant de l’ombre nacrée, nous avons croisé un couple ruisselant de perles, des voisins, installés sur le parvis d’une chapelle grotte. Notre jardin : une garrigue d’épineux rampants, boules odorantes de grillage hexagonal, d’où sortent quelques bruits reptiliens qui n’arrivent pas à nous inquiéter vraiment. Deux restaurants, on passe des heures indistinctes, étonnamment brèves, à la terrasse de l’un puis à la terrasse de l’autre. Quand la mer s’est fardée de son bleu de carte postale bon marché. Elle clapote mollement au pied du muret. Une barque rouge vif qu’on dirait repeinte d’hier. A bord, un pêcheur et un pope qui a tombé la soutane (strip-pope a-t-Elle dit tout à l’heure). Pêcheur et pope nettoient leur filet de pêche jaune. Le pêcheur a un chapeau de paille informe et une seule main, celle qui ne tenait pas la dynamite, le pope a une tête de pope. Couleurs, trognes, temps. Un Crétois est assis à côté de nous, impassible sur sa chaise peinte en bleu, vacant lui aussi. Sans âge, montagnard qui porte toute la montagne dans les rides de sa peau, résille noire sur la tête, bottes, allure farouche, local donc. Il regarde comme nous, sans chercher à parler. Silence connivence. Nous vivons des jours inexpliqués, des jours rares. Avec seulement l’eau, le temps qui passe, les odeurs qui comblent de cadeaux bien au-delà des narines, d’ailleurs tout est prétexte à cadeau, les silences, les couleurs, les doigts et les heures, les sexes et l’autre d’abord et surtout ; on oublie même nos stupides et ataviques réserves, celles qui vous chuchotent dans un coin de tête que "c’est trop et trop beau" ; toutes entraves et réticences de toutes espèces se replient en désordre, vaincues, piétinées par un insolent bien-être, que dis-je, par un insolent bonheur, conscient, assumé, il faut l’assumer, nous y sommes si peu habitués. J. Poignant (Bourgogne) |